Salut les amis. Aujourd'hui, je vais faire mon boulot d'attaché aux relations internationales bien comme il faut. En plus de livrer, de temps en temps, des résumés d'articles de journaux français sur mon site japonais, je vais essayer, aujourd'hui, de vous parler de l'image de la France dans les journaux japonais. Depuis 8 mois, il ne se passe pas une semaine sans que l'on y parle de la France. On n'échappe pas à l'actualité française. Vu d'ici, c'est un peu le Proche-Orient ! En ce moment, c'est le CPE, la grève de la faim de Lasalle, et Ségolène Royal qui se partagent l'affiche.
Interessons-nous au traitement de la crise du CPE.
Le Yomiuri shinbun du 12 avril titre : "Echec de la réforme du modèle européen"
Le journaliste compare le système japonais où les entreprises embauchent en masse les jeunes sortis de l'université en avril, et le système français, où les jeunes doivent attendre qu'une place se libère pour obtenir un emploi stable. A cela s'ajoute le fait que les postes à responsabilité sont tous occupés par des ainés qui resteront jusqu'à la retraite, et que l'entreprise hésite à recruter du fait des charges sociales importantes.
Il ajoute que même si le CPE, "thérapie de choc" préparé par de Villepin, semble avantager principalement l'entreprise, il était très attendu par un grand nombre de jeunes chômeurs pour qui l'important est "de bosser, même si c'est précaire". Et de souligner que les quartiers à forte proportion d'immigrés qui s'étaient enflammés cet hiver n'ont pas protesté de façon très aggressive contre le CPE.
Le journaliste fait ensuite le détail des frictions qui ont lieu en Europe lorsqu'il s'agit de réformer la politique sociale.
Dans l'état de Baden-Wurtenberg en Allemagne, les syndicats ont répliqué contre une augmentation du temps de travail de 30 minutes par la plus longue grève de l'histoire allemande.
Même dans l'Angleterre pourtant proche du système etats-unien, dit le journaliste, plus de 1 500 000 fonctionnaires ont défilé contre une réforme du système des retraites.
Et le journaliste de se demander si la défense de cette "particularité européenne" est compatible avec une compétivité sur le plan international.
Le Tôkyô shinbun consacre un article à "la démocratie de la rue".
Monsieur Shitara, secrétaire général du syndicat des cadres de Tôkyô, fondé il y a une dizaine d'année pour aider les cadres moyens victimes de restructurations, s'exprime sur la victoire des anti-CPE : "Il y a de quoi être jaloux. Ce n'est pas au Japon qu'on verait un mouvement populaire prendre une telle ampleur."
Puis c'est une étudiante en journalisme de 22 ans qui donne son point de vue sur le mouvement étudiant : "Quand je lis les journaux ou que je regarde la télé, je suis effondrée. Je ressens moi aussi l'absurdité du monde du travail, par exemple le sexisme. Mais il ne m'est jamais venu à l'esprit que je pouvais changer la société. Je n'ai jamais vu de manif de ma vie et mon seul souvenir un peu politique est quand je m'excitais toute seule à la lecture des mangas de Kobayashi Yoshinori [ndt : écrivain révisionniste très populaire, lire l'article de Philippe Pons ici]".
Un professeur en relations internationales de l'université de Kôbe, monsieur Sakai, voit dans le mouvement "deux colères : celle d'une génération qui dépasse les 20% de chômage, et celle des jeunes issus de l'immigration à qui l'on offre pas d'autre choix que la précarité."
Et Yamamoto Ichirô, expert en politique internationale, de conclure : "La France ne dispose pas d'un système à la japonaise qui fait que tous les étudiants entrent sur le marché du travail au même moment. Le code du travail est de plus en plus rigide et les jeunes ne peuvent plus entrer dans l'entreprise." Partisan du CPE, il explique son échec par "l'explosion d'un mécontentement vis à vis de Chirac et d'une inquiétude de la population face à l'éffondrement du pays."
Dans un autre article du Tôkyô shinbun, toujours le 12 avril, un journaliste s'interroge sur l'héritage culturel de la révolution de 1789. "La France est le pays des manifestations", "les Français éprouvent le besoin de se faire entendre directement, sans avoir à passer par des élections ou par l'assemblée nationale". C'est de cette façon que le professeur Sakai de l'université d'Ôsaka explique la "démocratie de la rue".
Il y a deux raisons à cet état de fait, pour monsieur Nonaka, professeur de politique comparée. La première, c'est que "d'ordinaire, le gouvernement propose quelque chose, le parlement l'analyse, les médias en débattent l'on demande l'avis du peuple lors des élections suivantes. En France, ça ne fonctionne pas comme ça. Si l'on peut parler d'un fort leadership, il faut avouer que le gouvernement français a tendance à faire passer ses décisions en force." La deuxième raison, c'est que "en France on met traditionnellement en valeur les droits civiques de chacun. Même si les grêves et manifestations entrainent des troubles, les Français considèrent que c'est un droit fondamental et sont prêt à les tolérer même si elles s'éternisent."
En France, on apprécie les politiciens capables de tirer parti de ces manifestations. Le journaliste y voit là un bon point pour Sarkozy dans son duel électoral avec le premier ministre.
Il souligne que les manifestations se multiplient de part le monde, en Allemagne, au Népal ou en Thailande où le peuple se révolte contre l'autorité. Il y a eu au Japon dernièrement un mouvement de protestation visant à empêcher l'application d'une loi sur la vente d'appareils domestiques (qui interdit de revendre des appareils de plus de 5 ans). Mais, souligne monsieur Nonaka, "le Japon est différent de la France, où la manifestation est utilisée traditionnellement et reconnue comme un mécanisme politique. Ca ne sert à rien que les Japonais imitent les Français."
"S'il est vrai qu'un fossé se creuse au Japon, nous n'en sommes pas au même point que la France où un grand nombre de personnes souffrent d'inégalités profonde depuis longtemps. Ici, si l'on a de la volonté, on finit par avoir sa chance. En France, on peut dire qu'à peine 3 à 5% de la population est à l'origine des évenements. Si la manifestation a pris forme, c'est qu'elle a trouvé un écho dans la mentalité de beaucoup de gens."
Monsieur Shitara, syndicaliste, rappelle qu'au Japon la grève générale est inconcevable, du fait de l'organisation des syndicats, rattachés aux entreprises. "Les organisateurs d'une pareille grève se retrouvaient avec un procès sur le dos pour infraction du code syndical".
Il ajoute : "En France, une défaite à l'assemblée peut se transformer en réussite avec le soutien de la rue. Au Japon c'est inconcevable, les jeunes ne savent pas qu'ils sont les acteurs de la politique."
Yamamoto analyse le sentiment français : "Les jeunes dans la rue aujourd'hui sont les enfants de la génération de mai 68. Il y a une tradition en France qui veut que tout individu doit, une fois dans sa vie, se battre de toutes ses forces pour ses droits. Ce genre d'évenement arrive tous les quarante ou cinquante ans."
Selon monsieur Shitara, il est fort possible que le gouvernement japonais adopte un système similaire au CPE pour l'emploi des jeunes. Il se montre inquiet quant à la motivation des jeunes : "Ils n'ont absolu pas conscience que leurs actes peuvent changer le monde. Ils sont éparpillés comme des grains de sable. Ce n'est pas en restant scotchés devant leurs écrans d'ordinateur que les choses vont changer !"