7 :50 dans le train, vers Kuroiso
Le repas malais d’hier soir était super, la nourriture épicée, les filles
et les garçons belles et beaux. Nous avons mangé avec les mains, beaucoup ri,
puis j’ai décliné une invitation à aller danser pour aller me coucher. Ce
matin, j’étais sur pieds à six heures. La douce Sayaka est venue me chercher en
voiture. Le Japon porte bien son nom de pays du soleil levant. A six heures le
soleil rayonne et à huit heures on se croirait en plein aprsèmidi. Si vous
ajoutez à ça des hivers lumineux, vous comprenez pourquoi je ne regrette pas
beaucoup Paris !
J’ai une chambre d’hôtel réservée ce soir à Shirakawa. J’ai dans l’idée de
me rapprocher un peu pour gagner une à deux heures de marche. J’aimerais
vraiment profiter du paysage.
Le parcours d’aujourd’hui s’éloigne plutôt des sentiers battus. Il va
falloir faire attention à l’eau et aux wc. J’ai entamé le pot de nutella (mon
dernier) dans le train.
11 :11 Ashino, petit cimetière à l’orée du bois
Je n’ai pas fait beaucoup de kilomètres pour cette première étape, mais je
n’ai cessé de marcher.
Le village de Kurodahara, d’où je suis parti était petit, coquet. Puis j’ai
longé la route sur environ six kilomètres, creux et bosses, le long de la route
et des rizières tout autour. Il y a beacoup de personnes qui s’affairent aux
travaux des champs, c’est la campagne. Ca ressemble à la Bretagne, à la Creuse.
Je suis touché par l’élégance des jardins fermiers. Fleurs aux couleurs vives,
arbres solides, élégamment taillés.

Au milieu des rizières, je finis par
apercevoir le saule du départ, Yûgyô-yanagi.
Il y a plus de trois cent ans, Bashô le poète, parti de Tôkyô, faisait une
halte sous ce grand arbre, tout en contemplant les jeunes filles affairées au
repiquage. Il lui vint ces vers :
« Ta ichimai « Encore
une rizière repiquée
Uete tachisaru Il est temps pour moi de m’éloigner
Yanagi kana. » Du saule. »
Le village d’Ashino, juste à côté, est encore plus petit et adorable que
Kurodahara.
13 : 40 Shirakawa, mini-jinja
J’ai mangé de l’anguille. C’était bon. Le cadre n’était
pas exceptionnel, mais c’est pas grave. La patronne m’a annoncé la prochaine
ville à trente kilomètres. J’ai hurlé, puis vérifié ma carte. A vue de nez, il
doit y en avoir pour quinze kilomètres.
J’ai suivi une longue route en creux de vallée, avec un chemin pour vélo et piéton très agréable. Avec mon sac léger et mes bâtons, j’ai pris un bon rythme. Je suis vraiment satisfait de mon équipement.

Je m’apprête maintenant à prendre un chemin de montagne
sur six kilomètres et pour cela je recharge un peu mes batteries. Avec nul
autre endroit pour m’abriter du soleil, je me suis installé dans l’ombre d’un
tout petit jinja (sanctuaire shinto).
Le temps de boire un peu et d’avaler quelques cuillères
de ma friandise préférée (pas de marque) et je m’y remets . En une heure, c’est
fait. Il ne me reste plus qu’à rejoindre la civilisation, à une dizaine de
kilomètres. Mes réserves d’eau s’épuisent (suspense !).
23 :30 Shirakawa, Hotel Sunroute
La suite du voyage a été particulièrement riche. La petite route de
montagne était interminable. Les seules personnes rencontrées étaient les vieux
et vieilles occupés aux champs. J’ai discuté avec l’une d’elles qui m’a demandé
si je n’étais pas trop kowai, ce qui
dans le dialecte d’ici veut dire « fatigué ». En japonais standard,
ca veut dire « avoir peur ». Un vrai dialogue de sourds s’en est
suivi. Je lui ai dit qu’il n’y avait pas trop de voitures et elle me montrait
mes jambes. A un autre moment, je me suis arrêté pour écouter une belle mélodie
de piano qui s’échappait d’une de ces maisons situées au milieu de rien.
Mon périple s’éternisait quand soudain j’ai pris une petite route et je
suis tombé sur un beau jardin, avec des arbres et une balançoire, des enfants
qui jouent, puis une terasse où trois générations s’abritaient du soleil en
bavardement un peu. Le grand-père, d’aussi loin qu’il m’a vu, m’a fait préparer
une chaise. Puis il m’a ordonné de m’asseoir. Et nous avons commencé à
discuter, pendant qu’on nous servait du thé.
Entre les enfants au regard plein de curiosité et le noble patriarche, je
me serais cru au purgatoire. En fait, je n’en étais pas trop loin, puisque la
famille gérait en fait... un cimetière pour animaux (huit cent âmes).
Un drôle d’endroit, vraiment. Il m’a expliqué qu’ils n’étaient pas reliés à
la voirie, que les enfants faisaient dix kilomètres de bus le matin pour aller
à l’école primaire.
Sa femme a rempli mes bouteilles d’eau avec l’eau de la source puis m’a
offert des boulettes de riz. Après m’avoir fait visité son cimetière, il m’a
souhaité bon voyage. Je lui ai demandé son nom : Matsuo. Comme le poète
après qui je cours !
Je reprends ma route et tombe enfin, un kilomètre plus loin, sur l’ancienne
frontière qui séparait, il y a trois siècles, le Japon « connu » des
terres du nord « barbares ». Dans le parc à côté, des familles jouent
au ballon sous les carpes qui flottent mollement dans le ciel. Il fait beau.
Je rencontre un petit groupe de retraités qui me guident au milieu des
vestiges. Nous parlons beaucoup de Bashô. Ils me montrent des statues à
l’écart. Puis c’est l’heure de nous séparer. Je cherche en vain un bus et
tandis que la montagne engloutit les derniers rayons du soleil, j’envisage de
faire du stop pour rejoindre mon étape du soir, à dix kilomètres.
C’est un ouvrier en bâtiment qui me prend et me dépose
au lac du sud (Nanko), premier jardin
public du Japon. Ici, c’est encore un coucher de soleil, les reflets rosés sur
l’eau, qu’ensemble promeneneurs, pêcheurs et photographes, nous partageons.
L’atmosphère pousse à la confession et nous parlons
voyage pendant une bonne demi-heure avec un groupe de lettrés et d’artistes.
Moment unique.
Ensuite, je vous épargne les quatre-vingt dix minutes de
marche au bord de la route dans l’obscurité, puis mes tatonnements pour trouver
l’hôtel. Heureusement, tout se termine par un bon bol de ramen, de la bière et des gyoza !
Bonne nuit !















