Nakae Chômin fait partie des penseurs occidentalistes du début de Meiji qui ont eu une influence profonde sur la modernisation du Japon. Contemporain de Fukuzawa Yukichi, il suit le parcours typique des intellectuels de son époque : étudiant boursier en Occident, professeur à son retour, journaliste, homme politique et homme d'affaires. Très attaché à la pensée de Rousseau, il est connu pour avoir traduit Le contrat social et est également le principal théoricien du mouvement des droits civiques au Japon, à l'origine de la Constitution et du régime parlementaire.
Nous sommes en avril 1901. Nakae Chômin, âgé de 55 ans, se plaint de douleurs à la gorge. Il va consulter un médecin qui lui annonce qu'il a une tumeur. Chômin lui demande de but en blanc : « Combien de temps me reste-t-il à vivre ? ». La réponse du médecin est le titre de l'ouvrage, Un an et demi, journal de bord d'un malade bien décidé à profiter au mieux du temps qui lui reste. « Un an et demi, c'est peut-être court pour vous, mais pour moi c'est l'éternité.», dit-il page 19. Il ajoute : « Il me reste tellement de choses à faire, tellement de bons moments à vivre ». Au fil des pages, nous tenterons de décrire le quotidien de Chômin, de dresser un portrait chronologique et factuel de cette période, les lieux qu'il visite, les personnes qu'il rencontre, et surtout nous évoquerons la philosophie de vie de Chômin, optimiste et généreuse, qu'il oppose à la maladie, omniprésente et implacable.
Il se demande page 19 :« Quel plaisir reste-t-il à un homme à qui l'on a annoncé qu'il lui reste un an et demi à vivre ? » Il continue : « Comme je ne peux emporter ma bibliothèque en voyage, je lis les éditions locales d'Asahi et Mainichi, ainsi que le Yorozu Chôhô de Tôkyô que j'aime beaucoup. De cette façon, je reste en relation avec le monde ». Nakae Chômin est un homme de son temps. Aussi malade qu'il soit, il rebondit sur l'actualité et critique violement le gouvernement en place : « Plus tôt crèveront Itô et les siens, mieux ce sera pour l'Etat. » (p.36). Nakae Chômin est également un amoureux de théâtre gidayû et n'hésite pas à voir plusieurs fois la même pièce avec son épouse. Les descriptions qu'il en fait sont extrêmement brillantes et nous plongent dans le Japon populaire et cultivé du début du XXème siècle. Une autre stimulation importante est la présence autour de Chômin de nombres de ses disciples, dont il suit les exploits dans les domaines de la médecine, de l'industrie, de la politique. C'est ce Nakae Chômin « en relation avec le monde » dont nous essaierons de dresser le portrait dans cette deuxième partie.
S'appuyant sur ses expériences et sa lecture de l'actualité, Chômin fait le constat suivant : si les Japonais sont incapables de grandes choses et ne pensent qu'à leur intérêt personnel, c'est parce qu'il n'y a pas de philosophie au Japon. Page 31, il démonte les courants de pensée traditionnels : Motoori Norinaga et Hirata Atsutane sont des « pilleurs de tombes », confucéens et bouddhistes sont esclaves de leur doctrine, quand aux penseurs occidentalistes comme Katô Hiroyuki, ils se contentent « d'avaler tout cru les théories venues d'Occident », sans rien y comprendre. En septembre 1901, sentant ses forces l'abandonner, alité, fiévreux, Chômin interrompt son journal et se consacre nuit et jour à l'élaboration d'un système philosophique, sans Dieu, sans âme immortel mais basé sur l'intuition et la raison. Nous étudierons dans quelle mesure l'écriture du journal annonce l'élaboration de ce système, présenterons brièvement ce qu'est le « nakaéisme » et, pour finir, nous interrogerons les commentateurs pour comprendre l'influence d'Un an et demi sur la pensée japonaise, alors qu'est sorti il y a peu « Nakae Chômin en 2001 – de la constitution au gidayû » (Ida Shin'ya, 2001).
Romain