J'ai passé beaucoup de temps avec Nakae Chômin, son livre dans ma poche, mon esprit dans son livre. Je n'ai « défriché » aujourd'hui que deux tiers du livre, mais ma tête trop pleine demande à pouvoir déverser cette surdose d'informations dans un méli-mélo qui se prétend organisé.
Aujourd'hui, tout reste à construire. Laissez-moi donc servir de pont par lequel les idées de Chômin traverseront le fossé de la langue et du temps pour venir à votre rencontre, sans avoir trop subi les aléas du voyage, je l'espère.
Je devrais commencer par vous dresser un portrait de Nakae Chômin. Que dire sur cet homme, si ce n'est qu'il est né dans l'ancienne province de Tosa, en 1847. Tosa, c'est là aussi qu'est Sakamoto Ryôma, figure chérie des Japonais, intrépide et moderne mais assassiné avant d'avoir pu agir. La terre de Tosa semble produire de nombreux personnages atypiques qui ne trouveront pas facilement leur place dans le Japon de la fin du XIXème siècle, mené par les politiciens et militaires de Satsuma et Chôshû, provinces du sud du Japon.
Nakae Chômin est le fils d'un soldat d'infanterie, le rang le plus bas dans la hiérarchie des guerriers, la caste dominante. Chômin, ou plutôt Tokusuke, tel est le nom qu'on lui donnait, a d'abord reçu une éducation traditionnelle, centrée sur l'étude des classiques chinois, puis, c'est dans l'air du temps a bifurqué vers les études occidentales, qui sortaient petit à petit de la confidentialité. Il sort de sa province à 19 ans, pour aller apprendre l'anglais et le français à Nagasaki puis à Edo. En 1871, il convainc Okubo Toshimichi, alors ministre des finances, de l'envoyer étudier en France, où il reste plus de deux ans.
A son retour il ouvre une école à Tôkyô, comme ça se faisait beaucoup à l'époque. Il en profite pour publier ses premières traductions, dont « Le contrat social » de Rousseau. Il se met au service du gouvernement, avant de retourner étudier, à 32 ans, les classiques chinois. Son but est peut-être, pense-t-on, de trouver dans le chinois ancien les mots pour traduire les concepts philosophiques occidentaux. A partir de 1881, en plus de publications nombreuses sur la politique, les sciences, l'esthétique, il fonde plusieurs journaux qui sont interdits les uns après les autres par le gouvernement. Chômin y défend les droits civiques, la mise en place d'une assemblée nationale et d'une constitution.
Il est chassé de Tôkyô en 1887, mais a le plaisir deux ans après, à 44 ans, d'être élu député de la chambre populaire de la première assemblée impériale du Japon. Quelques mois après, choqué par le cynisme des députés, il quitte définitivement l'assemblée, qu'il qualifie « d'étalage de vermines dépourvues de sang », et s'exile en Hokkaidô. Là, des tentatives malheureuses en affaires le poussent à la faillite. Nous sommes en 1900, Chômin a 54 ans. Un de ses amis, Kozuka, l'accueille dans son auberge à Ôsaka. C'est ici que commence l'histoire d'Un an et demi.