Avec le bouclage d’Un an et demi prévu pour la fin de cet hiver, on pourrait penser que j’en ai fini avec cet ouvrage de Nakae Chômin auquel j’ai consacré plus de deux ans. Ce n’est pas le cas. Ces six mois passés à Kyôto m’ont ouvert de nouvelles perspectives. J’ai pris notamment conscience de l’importance des Classiques, qui sont cette source intarissable à laquelle les intellectuels viennent poser leurs interrogations en tant de crise. Or, l’entrée dans le XXe siècle, au milieu de l’époque de Meiji est une de ces périodes de crise et Chômin un de ses penseurs. Formé à ce qu’on appelle les études occidentales, boursier en France de 1872 à 1874, introducteur de la pensée politique des Lumières au Japon, acteur infatigable des débats sur l’institution d’un parlement et sur la défense des libertés individuelles dans son pays, dresse dans les premiers mois du XXe siècle, alors qu’il se sait mourant, un bilan de la modernisation du Japon et annonce les catastrophes à venir.
La lecture de quelques pages d’Un an et demi persuadera le lecteur de la richesse du savoir que possède Chômin. Il a fait le tour du monde, ce qui lui a donné l’occasion de voir les ravages de l’impérialisme en Afrique et en Inde. Lors de son séjour en France il a étudié Rousseau, réfléchit à la Révolution française et à la Commune de Paris, en même temps qu’il s’est intéressé aux découvertes de Lavoisier et de Newton. A côté de cela, sa connaissance de sa propre civilisation est peut-être sans commune mesure à son époque. Il a étudié le confucianisme, ainsi que le bouddhisme. Il a été journaliste, parlementaire puis homme d’affaires. Il s’émeut autant pour la poésie chinoise, pour la littérature contemporaine japonaise que pour les arts traditionnels que sont le théâtre de marionnettes et l’art du conte.
Malgré la diversité de ses connaissances, il semble trouver son équilibre, ce qui se traduit par la clarté que l'on retrouve dans ses textes. Personne mieux que lui ne saurait représenté l’idée classique de «savoir les choses anciennes pour comprendre les choses nouvelles». Il tente ainsi de réconcilier tradition et modernité, morale et science, Orient et Occident. Son ambition est grande. Son outil est la philosophie, seule à même, par l’analyse, de réduire à néant les anciennes catégories faussement contradictoires pour proposer des valeurs universelles, dans leur origine comme dans leur finalité.
Comprendre le déroulement de la pensée de Chômin demande à la fois des connaissances approfondies de l’histoire de l’Occident et de l’histoire de la civilisation sino-japonaise. Je connais mes humanités occidentales, à travers les cours de littérature, d’histoire, de philosophie et de latin - sans oublier mon catéchisme - que j’ai suivi pendant mes années de formation en France. En revanche, si l’université française m’a récemment fourni les connaissances nécessaires pour pouvoir lire Chômin dans sa langue de Meiji, il me reste encore beaucoup à apprendre sur l’histoire, la littérature, la pensée et les Classiques (sino-)japonais. C’est cela que je suis venu chercher au Centre de recherches en sciences de l’homme et de l’environnement de l’Université de Kyôto, dans l'espoir que ces connaissances (anciennes) puissent nous aider à comprendre le monde (nouveau) qui nous entoure.