Oku no hosomichi (28 avril 2007)
Bonjour les filles et les garçons.
Ce coup-ci, je dois avouer que j'ai pris un sacré retard.
Comment vous dire ? Bon, ma mère et mes collègues sont au courant, les secours sont prêts au cas où. Mais ça aurait été dommage de ne pas vous mettre dans la confidence, non ?
Pour commencer, savez-vous ce qu'est la Golden Week ?
Il s'agit de plusieurs jours fériés à la suite dans le calendrier japonais qui permettent à nous autre population active exténuée de goûter un repos bien mérité. C'est même la seule occasion de faire un voyage de longue durée (6-7 jours max).
Pour ma part, j'avais pensé, il y a très longtemps, à aller en Australie, vous vous souvenez ?
Ca ne s'est pas fait, j'ai du revoir mes plans, comme vous le savez aussi, hé hé.
J'ai pas mal cherché sur internet les pèlerinages célèbres du Japon, comme j'aime marcher. Ça commence à être la belle saison pour l'outdoor.
J'ai donc prévu de rejoindre à pied, depuis Utsunomiya, la belle ville de Matsushima, recommandé par mes parents et par mes amis Benoît et Vanessa. C'est là que Matsuo Bashô, le prince du haiku (1644-1694) s'est exclamé :
"Matsushima yaa/Matsushima ya/ Matsushima ya",
ce qui donne en français quelque chose comme :
"Matsushima, ouaaah/ Matsushima, ouah/ Matsushima ouah !"
Peut-être pas très inspiré, mais en tout cas ça donne envie d'aller voir sur place ce qui a pu lui faire cet effet.
Du coup, j'y vais ! Je prends mon sac à dos, je pars, dans une demie heure à tout casser !
300 kilomètres me séparent d'une des plus belles vues du Japon. Mon objectif du jour est Nikkô, 35km en sortant de chez moi.
Je n'aurai pas forcément accès à internet pendant ces dix jours (je rentre le 6 mai, pour voter !), mais je reçois vos commentaires directement sur mon portable. Faites moi vibrer !
Romain
ps : le titre de la note, "oku no hosomichi", est traduit en français par "la sente étroite du bout du monde". C'est le titre de l'ouvrage où Bashô raconte son voyage à travers le Japon. Il paraît qu'il y avait beaucoup de bandits sur les routes à l'époque. Il paraît aussi que Bashô était un ninja (véridique), mais ça c'est une autre histoire !
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04/28 (samedi) premier jour Utsunomiya - Nikkô
10 :50 Kômyôji, nord d’Utsunomiya

Premier arrêt dans un temple coquet en bordure de chemin plein de citations de bon sens
un petit marteau pour faire vibrer une plaque de métal (cloche birmane). Une
Kannon en majesté devant un bel arbre en fleurs. Buppô Taishi, porte imposante.
11 :50 Tomiya, nord d’Utsunomiya

Je
m’arrête deux secondes pour profiter de la vue. Un agriculteur cultive son
champ, tandis qu’au fond les collines se prélassent. Je suis au pied d’un arbre
centenaire. Suginamiki.
Les combinis sont absolument indispensables. J’y trouve tous les objets dont j’ai besoin : de la crème solaire, des gants pour ne pas m’abimer les mains, des saucisses pour se motiver. Il y a également des toilettes (propres !) pour remplir les bouteilles d’eau ou faire une pause kk. Je me suis arrêté dans un champ, les collines offrent un vert doux, qui n’agresse pas les yeux. J’ai un peu de retard , du fait que j’ai quitté la maison à 9h40. Je vais essayer de trouver un endroit où manger avant 14h.
13 :20 nord d’Utsu, 22km de Nikkô
Je
fais une pause dans un restau italien, Supaya. Ah... le goût des légumes
marinés... Je suis étonné qu’il n’y ait pas plus de boutiques ou combini en
chemin. Les distributeurs de boissons (ou de tabac), par contre !
J’ai
pris des pâtes à la viande et aux aubergines. Pas assez épicées à mon goût. En
fond sonore : Everybody’s talking,
générique du film Macadam Cowboy.
Hier,
après le mur d’escalade, nous sommes allés avec Sayaka au restaurant indien.
C’était
bien épicé. Le serveur m’a félicité pour ma « résistance ». Nous
avons passé une soirée délicieuse. C’est sans doute pour ça que j’ai eu du mal
à décoller ce matin...
Le
serveur est un vrai pro, avec sa veste blanche à col rouge. La gentillesse des
serveurs va me manquer. Et encore je ne parle pas du personnel dans les
administrations !
A les
regarder faire, on finirait par croire qu’ils aiment leur boulot. Ça doit être
ça.
Pour finir le repas, un cheese cake et A-Ha, Take on me. D’enfer !
14 :20 nord d’Utsu, dans un entrepôt désert
En
sortant du resto, le ciel avait pris une couleur menaçante. J’ai donc enfilé,
par précaution, ma veste Tochigi et je suis reparti de bon train.
Le
spectacle de l’ondée perturbant le calme des rizières est certes charmant mais
les grondements du ciel n’ont rien d’encourageant.
Quelques
minutes plus tard, ça a craqué, avec des bourrasques et tout le tralala.
Heureusement qu’il y avait cet entrepôt providentiel, parce qu’une fois passée la ville des pommes (« Bienvenue dans la ville des pommes ! »), il n’y a plus grand chose.
15 :40 Family Mart, Imaichi
C’est
le premier combini depuis trois heures ! je n’ai pas trouvé d’endroit pour
m’abriter de la pluie et j’ai donc marché tant bien que mal.
Le temps de m’enfiler une brochette de poulet et de faire sécher mes affaires (au passage, merci le poncho offert par le conseil général du Rhône, il m’aura sauvé la vie !), la pluie s’est enfin arrêtée ! Le ciel se dégage, j’aperçois quelques montagnes. Sur la route il y avait de belles rizières humides et quelques mornes love hotel (hôtel de passe) où Mickey et la Belle au bois dormant accueillent les couples adultères de l’après-midi.
16 :30
Suginamiki, Imaichi
J’ai retrouvé
l’allée des cyprès. Mon allée de cyprès. C’est la plus longue du monde, avec 37
kilomètres, homologuée au Guiness Book ! Je ne suis plus très loin. Mon
petit drapeau français, sur le sac fait un peu la gueule.
18 :10 centre-ville, Imaichi


J’ai
pu constater que j’avais à faire à la plus longue allée plantée du monde.
Les
paysages se suivent et se ressemblent. J’ai le droit à la gadoue le long des
rivières ou alors au bord de la route, juste à côté des voitures. Cette
« épreuve » se poursuit pendant deux heures, sans croiser le moindre pèlerin (c’est pour dire !) et je commence à comprendre la difficulté de
ma mission. 35 kilomètres, c’est long ! Il doit me rester environ huit
kilomètres à parcourir jusqu’à Nikkô. Heureusement, l’environnement ressemble
enfin à une ville (genre station balnéaire à la saison creuse) et j’ai enfin osé
me poser cinq minutes pour boire la délicieuse eau (du robinet) d’Imaichi. Ne
rigolez pas, c’est une attraction ici !
Le soleil se couche, il faut que je me lève.
20 :11 gare de Nikkô
Je n’ai
pas fait cinq cent mètres que je voilà à l’orée d’un bois. Et le panneau
au-dessus de moi qui indique : Nikkô 7km.
Je m’y
engage ? Il fait déjà bien sombre et ce n’est pas accueillant.
Plus le
temps passe et moins je sors de cette forêt.
C’est
l’ultime épreuve : le Val-sans-retour.
Dans
ces moments là, il y a une question qui tourne dans ta tête : c’est quoi
ma vitesse moyenne ? Sept kilomètres, ça fait une heure ? Une heure
trente ? Deux heures ? Et je me répète en boucle : plus que deux
kilomètres (vingt minutes ?), plus que deux kilomètres.
Permettez
moi de vous mettre en garde, jeunes amis lecteurs. Mon aventure à Nikkô, là,
elle a failli mal tourner. J’étais quand même tout seul, sans lampe, au bord de
la nationale, parfois même sans trottoir, et je n’en menais pas large !
Si
comme moi, tu n’es pas très chaud pour passer sous une voiture, il y a deux
règles, mon jeune ami, que tu te dois de respecter .
La
première, c’est : quand la nuit tombe, tu arrêtes de marcher ! Tu
prends le train, le bus, un taxi. Tu fais ce que tu veux, mais tu ne fais pas
comme moi.
La
deuxième, c’est : se lever tôt tu devras. Prévois large !
Regardes
moi par exemple : je suis arrivé à Nikkô, sain et sauf, à 19h40. La
dernière heure, j’ai fait sept kilomètres en une heure (j’ai un peu couru). Si
c’était ma moyenne, il ne m’aurait fallu que cinq heures pour boucler
Utsu-Nikkô (35 kilomètres).
Hors,
toi qui sais compter sur tes doigts, tu sais que 19h40 – 9h40, ça fait 10h.
Et oui,
j’ai mis le double !
Attention à la nuit, donc. C’était mon dernier conseil. Je rentre à Utsunomiya (35 minutes, putain, c’est à vous dégouter de marcher !) et on remet ça demain.
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05/28 (dimanche) deuxième jour Utsunomiya
4/29 dim :
Je suis resté à la maison pour faire le point et faire mon sac. En voici le
contenu :
Vêtements
- un pantalon à tissu respirant
- 2 t-shirts pour rando
- 2 paires de chaussettes rando
- 3 caleçons
- un pull (merci Thomas !)
- une veste anti-pluie (office du
tourisme de Tochigi)
- une paire de chaussettes et un t-shirt
en rab’
Protections
- un poncho (conseil général du Rhône)
- une casquette
- crème solaire
- bande réfléchissante
- pansements ordinaires et « seconde
peau »
- protection du genou
Orientation
- un livre « Oku no hosomichi »
- cartes des départements de Tochigi,
Fukushima et Miyagi
- téléphone portable avec boussole et gps
- 20 000Y de bons de réduction pour le
train (merci Céline et Kazu !)
- un journal de séjour et un plan de
voyage
Autre
- un coupe-ongles
- une cuillère et un pot de nutella
- un couteau
- un stylo et une règle à mon nom
- 3 bouteilles d’eau 500ml
- une lampe rechargeable
- un appareil photo et son chargeur
- papiers, clés, monnaie
Ajouter à tout ça les chaussures de rando, les deux bâtons (et les gants
pour les cloques) et le petit drapeau français sur le sac...
Et voilà ! Prêt au départ. Demain c’est debout 6 heures ! J’ai
compris hier que 35 kilomètres, c’était vraiment trop. Je ne peux pas marcher
dix heures par jour pendant une semaine !
Étonnamment, je n’ai pas trop de blessures. J’ai recensé :
- une cloque au petit orteil gauche
- douleur au genou gauche (chronique)
- brulures à l’entrecuisse
- bras droit endolori à cause des bâtons.
Sayaka a eu la bonne idée de m’emmener aux bains hier soir. Je suis tombé
nez à nez sur Thomas et son père, puis Otogi a débarqué. On croise un de ces
mondes à Utsu après 22h !
Une fois mes vêtements secs et mon sac prêt, je pense aller au mur
d’escalade, puis faire un peu la fête chez Echo, une copine malaisienne (pas
trop tard !)
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4/30 (lundi) troisième journée Utsunomiya - Shirakawa
7 :50 dans le train, vers Kuroiso
Le repas malais d’hier soir était super, la nourriture épicée, les filles
et les garçons belles et beaux. Nous avons mangé avec les mains, beaucoup ri,
puis j’ai décliné une invitation à aller danser pour aller me coucher. Ce
matin, j’étais sur pieds à six heures. La douce Sayaka est venue me chercher en
voiture. Le Japon porte bien son nom de pays du soleil levant. A six heures le
soleil rayonne et à huit heures on se croirait en plein après-midi. Si vous
ajoutez à ça des hivers lumineux, vous comprenez pourquoi je ne regrette pas
beaucoup Paris !
J’ai une chambre d’hôtel réservée ce soir à Shirakawa. J’ai dans l’idée de
me rapprocher un peu pour gagner une à deux heures de marche. J’aimerais
vraiment profiter du paysage.
Le parcours d’aujourd’hui s’éloigne plutôt des sentiers battus. Il va
falloir faire attention à l’eau et aux wc. J’ai entamé le pot de nutella (mon
dernier) dans le train.
11 :11 Ashino, petit cimetière à l’orée du bois
Je n’ai pas fait beaucoup de kilomètres pour cette première étape, mais je
n’ai cessé de marcher.
Le village de Kurodahara, d’où je suis parti était petit, coquet. Puis j’ai
longé la route sur environ six kilomètres, creux et bosses, le long de la route
et des rizières tout autour. Il y a beaucoup de personnes qui s’affairent aux
travaux des champs, c’est la campagne. Ca ressemble à la Bretagne, à la Creuse.
Je suis touché par l’élégance des jardins fermiers. Fleurs aux couleurs vives,
arbres solides, élégamment taillés.

Au milieu des rizières, je finis par
apercevoir le saule du départ, Yûgyô-yanagi.
Il y a plus de trois cent ans, Bashô le poète, parti de Tôkyô, faisait une
halte sous ce grand arbre, tout en contemplant les jeunes filles affairées au
repiquage. Il lui vint ces vers :
« Ta ichimai « Encore
une rizière repiquée
Uete tachisaru Il est temps pour moi de m’éloigner
Yanagi kana. » Du saule. »
Le village d’Ashino, juste à côté, est encore plus petit et adorable que
Kurodahara.
13 : 40 Shirakawa, mini-jinja
J’ai mangé de l’anguille. C’était bon. Le cadre n’était
pas exceptionnel, mais c’est pas grave. La patronne m’a annoncé la prochaine
ville à trente kilomètres. J’ai hurlé, puis vérifié ma carte. A vue de nez, il
doit y en avoir pour quinze kilomètres.
J’ai suivi une longue route en creux de vallée, avec un chemin pour vélo et piéton très agréable. Avec mon sac léger et mes bâtons, j’ai pris un bon rythme. Je suis vraiment satisfait de mon équipement.

Je m’apprête maintenant à prendre un chemin de montagne
sur six kilomètres et pour cela je recharge un peu mes batteries. Avec nul
autre endroit pour m’abriter du soleil, je me suis installé dans l’ombre d’un
tout petit jinja (sanctuaire shinto).
Le temps de boire un peu et d’avaler quelques cuillères
de ma friandise préférée (pas de marque) et je m’y remets . En une heure, c’est
fait. Il ne me reste plus qu’à rejoindre la civilisation, à une dizaine de
kilomètres. Mes réserves d’eau s’épuisent (suspense !).
23 :30 Shirakawa, Hotel Sunroute
La suite du voyage a été particulièrement riche. La petite route de
montagne était interminable. Les seules personnes rencontrées étaient les vieux
et vieilles occupés aux champs. J’ai discuté avec l’une d’elles qui m’a demandé
si je n’étais pas trop kowai, ce qui
dans le dialecte d’ici veut dire « fatigué ». En japonais standard,
ca veut dire « avoir peur ». Un vrai dialogue de sourds s’en est
suivi. Je lui ai dit qu’il n’y avait pas trop de voitures et elle me montrait
mes jambes. A un autre moment, je me suis arrêté pour écouter une belle mélodie
de piano qui s’échappait d’une de ces maisons situées au milieu de rien.
Mon périple s’éternisait quand soudain j’ai pris une petite route et je
suis tombé sur un beau jardin, avec des arbres et une balançoire, des enfants
qui jouent, puis une terrasse où trois générations s’abritaient du soleil en
bavardant un peu. Le grand-père, d’aussi loin qu’il m’a vu, m’a fait préparer
une chaise. Puis il m’a ordonné de m’asseoir. Et nous avons commencé à
discuter, pendant qu’on nous servait du thé.
Entre les enfants au regard plein de curiosité et le noble patriarche, je
me serais cru au purgatoire. En fait, je n’en étais pas trop loin, puisque la
famille gérait en fait... un cimetière pour animaux (huit cent âmes).
Un drôle d’endroit, vraiment. Il m’a expliqué qu’ils n’étaient pas reliés à
la voirie, que les enfants faisaient dix kilomètres de bus le matin pour aller
à l’école primaire.
Sa femme a rempli mes bouteilles d’eau avec l’eau de la source puis m’a
offert des boulettes de riz. Après m’avoir fait visité son cimetière, il m’a
souhaité bon voyage. Je lui ai demandé son nom : Matsuo. Comme le poète
après qui je cours !
Je reprends ma route et tombe enfin, un kilomètre plus loin, sur l’ancienne
frontière qui séparait, il y a trois siècles, le Japon « connu » des
terres du nord « barbares ». Dans le parc à côté, des familles jouent
au ballon sous les carpes qui flottent mollement dans le ciel. Il fait beau.
Je rencontre un petit groupe de retraités qui me guident au milieu des
vestiges. Nous parlons beaucoup de Bashô. Ils me montrent des statues à
l’écart. Puis c’est l’heure de nous séparer. Je cherche en vain un bus et
tandis que la montagne engloutit les derniers rayons du soleil, j’envisage de
faire du stop pour rejoindre mon étape du soir, à dix kilomètres.
C’est un ouvrier en bâtiment qui me prend et me dépose
au lac du sud (Nanko), premier jardin
public du Japon. Ici, c’est encore un coucher de soleil, les reflets rosés sur
l’eau, qu’ensemble promeneurs, pêcheurs et photographes, nous partageons.
L’atmosphère pousse à la confession et nous parlons
voyage pendant une bonne demi-heure avec un groupe de lettrés et d’artistes.
Moment unique.
Ensuite, je vous épargne les quatre-vingt dix minutes de
marche au bord de la route dans l’obscurité, puis mes tâtonnements pour trouver
l’hôtel. Heureusement, tout se termine par un bon bol de ramen, de la bière et des gyoza !
Bonne nuit !
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5/1 (mardi) quatrième journée Shirakawa-Nihonmatsu
9 :14 Shirakawa, dans le train pour Kôriyama
Bon sang, qu’est-ce qui pousse un gars comme moi à s’engager dans pareille
aventure ? Je suis incapable de me lever à l’heure. A 9h15, j’étais encore
au lit. Bon, d’accord, j’ai fais des cauchemars, plein de trahisons et de meurtres... Mais à cause de ça, je vais aujourd’hui encore lutter contre la nuit
qui tombe et qui me place à la merci des voitures.
En quittant l’hôtel ce matin, je m’aperçois que j’ai oublié tout mon argent. Je remonte, je cherche partout, vide mon sac, incapable de me rappeler où je l’ai laissé hier soir avant de sortir. Finalement je le retrouve, dans une « pochette surprise » du sac. Je sors de l’hôtel et il faut encore que j’arrive à me perdre dans les cinquante mètres qui me séparent de la gare... J’ai finalement choppé le train de justesse. Je dois avoir une bonne étoile.
10 :48 Parc Asakayama, Kôriyama


Plus le temps passe et plus je me rends compte que ce pèlerinage est un voyage dans le Japon « sans combini », à l’écart
des grandes villes. J’altèrne les villages de campagne et le grand néant,
passant délibérément loin des grands axes. J’ai longtemps cru que les villes
japonaises étaient toutes pareilles. Il suffit en fait de s’éloigner de la
gare, de prendre un bus ou un train rikiki pour se retrouver dans un cadre qui
n’est pas sans rappeler nos campagnes. Je suis sur une colline, dans le parc où
Matsuo Bashô, en 1689, est venu cueillir des fleurs. Il n’est pas spécialement
laid ce parc. Tiens, on dirait qu’il va pleuvoir...
13 :29 Restaurant de sushi, Motomiya
Je suis en train de m’éclater le bide dans un resto de sushi à 100 yen
l’assiette. J’ai pas trop le moral. Il fait froid et j’en ai ma claque des
routes pourries où ma principale occupation est de rester en vie. Heureusement,
un psychiatre francophile m’a conduit dans sa jaguar jusqu’à la ville suivante.
Motomiya est presque une ville. Il y a une gare et un combini. La suite du
trajet, c’est dix kilomètres le long de la rivière jusqu’à Nihonmatsu, où je
loge ce soir. Ça devrait aller.
15 :57 Temple Yakushi, Nihonmatsu


Je fais une pause au temple du bouddha qui guérit toutes les maladies. Il
me reste encore une heure de marche jusqu’à la ville. J’ai tourné en rond
pendant longtemps. J’ai essayé de suivre la rivière sans qu’il n’y ait de
route. Quand je me suis retrouvé bloqué par une forêt, j’ai bifurqué par une
scierie et suis tombé face à une immense nécropole (un colline recouverte de
sépultures). J’ai pris la première route venue et je suis arrivé à une usine de
retraitement des déchets, dans la montagne. En évitant les gros camions, j’ai
finalement retrouvé la rivière, à au moins cinquante mètres sous mes pieds (et
pas moyen de descendre). Un gars dans sa camionnette m’a indiqué le bon chemin
et j’ai retrouvé la civilisation, les maisons, les rizières et même un combini.
J’ai même une voie pour piétons ! Croyez-moi, après avoir fait
copain-copain avec le cadavre d’un tanuki
sur le bord de la route, je suis content d’être un peu protégé. Autant dire que
j’ai eu droit à des sensations fortes et ça m’a revigoré. Je m’y remets.
20 :40 Auberge des sources de Keiko, Adachi


Bien au chaud les jambes sous le kotatsu
(table chauffante), je regarde des variétés ringardes tout en prenant mon
dessert. L’auberge est charmante et le bain très agréable.
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5/2 (mercredi) cinquième journée Nihonmatsu-Shiroishi
11:10 Nihonmatsu, sur un banc
J’attends le train. J’ai vraiment bien dormi cette nuit,
ai préparé mon sac tranquillement et pris un bon bain. J’ai demandé au patron
qu’il m’indique les endroits à visiter et je suis parti. La pluie tombait fort
quand je suis arrivé au Kanzeji, un temple consacré à Onibaba, la sorcière qui
mange des bébés. Malheureusement, c’était fermé. Le panneau me narguait :
« Matsuo Bashô est passé par là ». La pluie m’obligeant à agir vite,
je suis allé me réfugier à « Furusato-mura », un parc à thème sur le
Japon traditionnel. Les retraités qui travaillaient là m’ont aidé à faire sécher mes affaires et m’ont prêté un parapluie.


Sous la pluie battante, j’étais bien sûr le seul visiteur
de ce parc un peu triste, mais débarrassé de mon sac à dos, je goûtais un repos
de l’âme et du corps, passant de la maison du samourai au pavillon de thé,
chahutant avec les poulets avant de faire le con dans les toboggans. La pluie
s’est arrêtée pendant que je dégustais un chocolat chaud et j’ai pu visiter
l’antre de la sorcière, le Kanzeji, qui venait d’ouvrir comme par magie !
A l’intérieur, il y avait effectivement des choses effrayantes, telles que le
lac de sang où Onibaba nettoyait son couteau ou encore des gravures de l’enfer
que je vous déconseille au moment du repas. Il y a également dans la cour un
ensemble de rochers qui servaient dit-on de maison à Onibaba. C’est surtout un
superbe spot d’escalade, avec moult « dalles », « devers »
et « toits ». On se croirait à Fontainebleau !
Ensuite, j’ai marché une bonne demi-heure pour rejoindre
la ville, puis j’ai mangé des fraises en attendant le train. Je suis de bonne
humeur. J’ai bien dormi, et surtout je vais à la grande-ville, Fukushima. Je me
ferais bien un steak, ce midi...
18 :58 petite gare de Date, aux environs de Fukushima
AHHAHH ! Laissez-moi pousser un grand cri ! Je suis vivant. Bon
d’accord, le prochain train est dans une heure, mais le principal, c’est que
j’ai retrouvé la civilisation.
Bon, reprenons là où nous en étions ce matin. Je monte dans le train pour Fukushima. Les filles sont belles. Je commence à avoir faim. A peine arrivé, je tombe sur une statue de Bashô. Une plaquette raconte qu’un beau jour de 1689, Bashô est venu voir un copain à Fukushima. Bashô, il a des copain partout. C’est normal, c’est le roi du haiku. Ils traversent la rivière, font un tour au lieu dit « Shinobu Mochizuri », qui abrite les tombes de deux amoureux malheureux façon Roméo et Hardy (mais vous m’avez dit de dire Hardy ! ... euh...). Puis ils retraversent la rivière et vont de l’autre côté de la ville se recueillir sur la tombe du fils de Yoshitsune, valeureux guerrier, avant de finir la soirée aux bains dans le quartier de Iizaki. Ce qu’il faut savoir, c’est que partout où Bashô passe, il laisse un haiku. Les lieux qu’il visite sont réputés, depuis des temps éloignés, pour inspirer les poètes.
Fukushima est une ville qui m’a beaucoup plu. Ses petites rues sont très
agréables et la montagne en plein milieu de la ville offre un paysage unique.
J’ai d’abord cherché un endroit où manger. Mon choix s’est fixé sur un oyakodon. C’est une omelette au poulet
avec une sauce sucrée, sur un plat de riz. D’où le nom d’oyakodon (parent et enfant). Quand on y pense, ca ne fait pas très
envie, c’est presque sadique... Quoi qu’il en soit, le poulet, de la région,
accompagné d’une soupe et d’un yaourt, était fameux. J’ai parlé de mes projets
à la serveuse, qui m’a chaudement recommandé de visiter le Mochizuri, à l’est
de la ville.
J’ai donc marché le long de la rivière, sur deux ou trois kilomètres,
entouré d’enfants et de promeneurs, puis je me suis éloigné du centre-ville. Le
problème est que le temple étais plus loin que ce que je ne pensais et j’ai mis
un temps fou pour y arriver. Mais ca valait le coup. Situé au milieu des
champs, Shinobu Mochizuri raconte l’histoire d’amour entre un noble de la cour
et la fille d’un seigneur local. Le garçon étant rappelé à Kyôto, l’ancienne
capitale, la jeune fille se morfond et attend son retour. Un jour qu’elle prie,
elle voit apparaitre le visage de l’être aimé sur un rocher.
Leurs deux
tombes, côte à côte, nous conduisent par la pensée vers l’amour courtois
japonais. Autre curiosité, le Ashidome Jizô (Jizô qui arrête le pas) est censé
faire revenir à la maison les fugueurs.
[fin du carnet]
Quelques explications
Bonjour,
Mon carnet de voyage se termine sur les mots que vous venez de lire. J'ai plein de photos et de souvenirs qu'il me faudrait mettre dans le bon ordre pour vous conter la fin de l'histoire et comment une jeune fille qui m'est très chère m'a rejoint ce jour-là.
Malheureusement, je n'en ai pas le temps, ni l'énergie en ce moment.
Ma vie déborde, d'évènements heureux et d'évènements tristes, je suis trop pudique pour les partager avec vous ici. J'espère que vous ne m'en voudrez pas. Retenez cette date : le 6 août. Faîtes du feu dans la cheminée, je reviens chez nous.
La prochaine note, que vous lirez demain, sera la dernière de ce blog-journal-de-voyage-de-deux-ans-au-Japon.
Je voudrais pour finir vous remercier tous de m'avoir soutenu et suivi jusqu'ici. Merci à ma famille, à la dream-team de Brunoy-Plage, les zotakus deluxe de l'INALCO, mes amis JETs à qui je dois de nombreux moments excellents au Japon, tous mes amis japonais qui ont eu le courage de décrypter ma prose maladroite, toutes les personnes qui sont tombées ici par hasard (était-ce vraiment un hasard ?) au détour du web, et un spécial merci au beau-papa d'Olivier, que je n'ai jamais rencontré mais qui m'a fait chaud au coeur avec ses commentaires très sympathiques.
Mille bisous à tous le monde.
Re-mille bisous pour toutes celles et ceux que j'ai oublié (ne serait-ce qu'un instant).
Je vous retrouve demain pour la dernière note.
Romain
Journal ASAHI daté du 8 juin 2007
Un jeune français
à la recherche du coeur du Japon, sur la Sente du bout du monde
Romain Jourdan,
Attaché aux relations internationales
Ce printemps, un
Français a pris le chemin de « la sente étroite du bout du monde ».
Romain Jourdan, 25 ans, assistant aux relations internationales pour le
département de Tochigi. Un voyage de 300 kilomètres, de Nikkô (Tochigi) à Matsushima
(Miyagi), à la recherche du « cœur » du Japon. « J’ai enfin
trouvé le bon vieux Japon que je cherchais depuis longtemps ». Son rêve
est de devenir une passerelle entre le Japon et la France.
Monsieur Jourdan
vient de Paris. Il découvre le Japon à travers le judo, qui pratique depuis
l’âge de trois ans, et la culture populaire, les mangas. A l’université il
étudie les langue et civilisation japonaises et poursuit une thèse sur les
Japonais qui ont visité la France pendant l’ère Meiji. Depuis juillet 2005, il
travaille à la préfecture de Tochigi où il organise de nombreux séminaires et
évènements pour développer les relations internationales.
Nikkô –
Matsushima : un périple de 300km
A l’origine, il
s’intéresse au monde des religions et de la foi. « La marche est une bonne façon de se purifier ». Un de ses amis lui présente un jour les haikus
de Matsuo Bashô. C’est ce qui le décide à emprunter lui aussi la « sente étroite
du bout du monde ».
Après avoir
établi un itinéraire grâce à internet, le 28 avril il part à pied de chez lui le 28 avril et prend la route pour Nikkô. Les mauvaises conditions font qu’il
arrive à la tombée de la nuit. Il se rend compte qu’il ne pourra pas parvenir
jusqu’à Matsushima en une semaine en comptant seulement sur ses pieds. Il
décide donc de prendre le train tout en explorant les lieux poétiques du nord du
Japon.
Il recueille au
cours de son périple des informations sur Bashô en prenant le thé avec des
rencontres de passage... Partout où il va les visages sont amicaux. Il
s’éloigne des centre-villes hérissés d’immeubles et bat la campagne, sans un
seul combini ni distributeur. « Je
me suis rapproché du Japon tel que je l’imaginais ».
Le 4 mai, il
arrive sans encombres à Matsushima. « C’est sans doute le même paysage que
Bashô a découvert il y a trois cent ans ». Un peu avant cela, il se retrouve au
lieu dit « la dernière montagne des pins » (Sue no Matsuyama). Là il prend conscience, comme Bashô avant lui,
"qu’à la fin de tout voyage il n’y a que la mort. On meurt tous un jour, la vie est
éphémère".
Monsieur Jourdan
est sans doute plus japonais qu’un Japonais. Il rentre en France au mois d’août.
Il envisage d’intégrer une école d’interprète. C’est sans doute le début d’un
nouveau voyage qui a pour destination la scène internationale.
« Pour moi,
le Japon n’est plus un pays étranger. Il y a des Japonais partout de par le
monde. J’aimerais offrir des passerelles entre nos deux pays".
Tomohiko Kaneko
Et pour finir, la version originale de l'article :
仏青年、心探った「奥の細道」
この春、一人のフランス人が「奥の細道」をたどる旅に出た。県国際交流員のジョルダン浪漫さん(25)。日光から宮城県松島までの約300キロは、ジャポンの「心」を探る旅だったという。「捜し求めていた古き良き日本に出会うことができた」。夢は日本とフランスの架け橋になることだ。ジョルダンさんはパリ出身。3歳で柔道を始め、漫画などを通じて日本に関心を持つようになった。大学では日本語日本文化学を専攻し、明治期フランスに渡った日本人の研究をしていたという。05年7月、イベントや講演を通じて国際交流を進める県国際交流員としてやって来た。
日光~松島300キロの旅
地図やインターネットでコースを設定し、4月28日、宇都宮市内の自宅から一路日光を目指した。しかし、悪路などに悩まされ、日光についたのは結局夜になってから。「歩くだけでは予定していたゴールデンウイーク中に松島まで行けない」と気づかされ、電車などを乗り継ぎ、歌枕を中心に散策するように予定を変えた。
芭蕉にまつわる話を聞いたり、知り合った人と一緒にお茶を飲んだり……。行く先々の人が優しかった。ビルが立ち並ぶ街中を離れ、コンビにも自販機もない景色の中を歩き、「イメージしていた日本をより近くに感じられた」と振り返る。
5月4日、無事松島にたどり着いた。「芭蕉が歩いた300年前も今と変わらぬ風景だったのだろうか」。その手前、「契りきな……」で知られる歌まくら「末の松山」(宮城県多賀城市)では「旅の果てには死がある。人間はいつか死ぬ。」という無常観を感じた気がしたという。
日本人より日本人っぽくなったジョルダンさんだが、8月にはフランスに帰国する。通訳になるため、専門学校に通う予定だ。国際舞台を目指し、新たな旅が始まる。
「私にとって日本は外国ではなくなった。世界中の日本人と交流し、日本とフランスの架け橋になれればうれしいね」〔金子智彦〕
旅の終着点、松島で記念写真に納まるジョルダンさん
松島で海を眺めるジョルダンさん。かけがえのない貴重な思い出になった=いずれもジョルダンさん提供
「朝日新聞、栃木版、19年6月8日」
